La première partie de cet article, publiée dans CPS n°45, soulignait que l'organisation de prétendues « transitions démocratiques », sous le contrôle des appareils d'État tunisien et égyptien, constituait un tournant dans la situation politique ouverte par les chutes de Ben Ali et de Moubarak – tournant favorable à la réaction.
Faute de disposer d'une représentation et d'une direction politiques propres, les principaux acteurs des révolutions tunisienne et égyptienne – la classe ouvrière et la jeunesse des deux pays – ont vu le vide politique, créé par le départ des dictateurs et la semi-liquidation des partis dictatoriaux, être rempli par des forces politiques réactionnaires, notamment islamistes. Fortes de leur « succès » électoral, ces forces se disposent du côté de l'impérialisme et des appareils d'État dictatoriaux, contre les masses.
Cette analyse s'achevait donc sur cette conclusion : « Après avoir mené à bien la « transition démocratique » sous leur égide, les appareils d'État issus des dictatures égyptienne et tunisienne vont reprendre l'initiative politique. Un front uni est en quelque sorte constitué contre la classe ouvrière – incluant les puissances impérialistes, les États de la péninsule Arabique et les organisations islamistes petites-bourgeoises. (...) Le prolétariat et la jeunesse d'Égypte et de Tunisie sont loin d'être écrasés : ils doivent cependant se préparer à faire front contre l'offensive qui s'annonce dans les deux pays. »
La pleine compréhension de cette situation suppose d'ancrer la situation particulière de la Tunisie et de l'Égypte dans la situation générale en Afrique du Nord et au Moyen-Orient.
Au printemps 2011, l'irruption des masses tunisiennes et égyptiennes, l'expression d'une crise au sommet par la chute des dictateurs avaient répandu comme une traînée de poudre, dans l'esprit des masses des pays voisins, l'idée qu'il était possible d'en finir avec les régimes en place : une vague insurrectionnelle s'est développée.
Un an plus tard, il faut pourtant faire ce constat : cette vague n'a abouti, nulle part ailleurs, au renversement des dictateurs par les masses (on ne saurait, en effet, considérer comme tel le massacre du dictateur libyen Kadhafi, comme on le verra). Au contraire, ne bénéficiant pas du long travail de préparation accompli par les masses de Tunisie et d'Égypte, lors des années précédentes, les masses des pays voisins ne sont pas parvenues à opposer un front uni aux dictatures en place – front qui ne pouvait être structuré que par la classe ouvrière organisée.
Dès lors, le modèle de la « transition démocratique » a pu être décliné dans nombre de pays par les dictatures : élections législatives-bidon au Maroc en novembre 2011, en Algérie au printemps 2012 ; élection présidentielle au Yémen en février... pour l'investiture d'un candidat unique, sous tutelle de l'appareil d'État. Ces « transitions » permettent de consacrer le ralliement des principales forces dites d' « opposition » aux pouvoirs en place : elles n'induisent aucun autre changement et remplissent précisément le but inverse – cadenasser le mouvement du prolétariat. (Ces développements, notamment au Maroc et en Algérie, requerraient une analyse particulière qui ne peut être l'objet de cet article.)
En Libye, et aujourd'hui en Syrie, est apparu un autre cas de figure, véritablement dramatique : celui du basculement dans un chaos croissant. Dans le premier cas, c'est l'intervention impérialiste contre la Libye qui porte la responsabilité de cette situation. Dans le second, l'incapacité des masses à renverser le régime n'a pas empêché une profonde déstabilisation de la dictature : l'impuissance politique conjointe de la « base » et du « sommet » à résoudre la situation, chacun à son avantage, conduit au risque d'implosion.
Dans les deux cas, cette situation tragique ne s'est pas développée sans le concours actif des puissances impérialistes et de leurs alliés – qui, même s'ils préfèrent l' « ordre » des dictatures, n'en choisissent pas moins, en dernière analyse, le déchaînement de la barbarie pour étouffer la révolution.
C'est ainsi la volonté acharnée de réaffirmer l'emprise des puissances impérialistes sur l'Afrique du Nord qui s'est exprimée en Libye, au printemps et à l'été 2011. Avant l'irruption des masses d'Afrique du Nord, ces puissances avaient renoué depuis fort longtemps des relations étroites avec le régime de Kadhafi : en 2010, un représentant du dictateur avait ainsi été admis par une large majorité d'États-membres de l'ONU à siéger... au sein du « conseil des droits de l'homme » de cette instance. Sarkozy s'était, pour sa part, illustré en allant jusqu'à accueillir cordialement Kadhafi à l'Élysée en 2007.
Mais en mars 2011, stupéfaits par la chute fulgurante de Ben Ali et Moubarak, les impérialistes observaient avec inquiétude la vague insurrectionnelle qui mettait à mal leur tutelle sur toute la région. Les événements de Tunisie et d'Égypte avaient en outre jeté une lumière cruelle sur la réalité de cette tutelle, avec des répercussions jusqu'au sein des métropoles (telle l'éviction par Fillon et Sarkozy deleur ex-ministre Alliot-Marie). Il fallait intervenir, frapper le maillon faible pour donner le change et réaffirmer la tutelle impérialiste sur cette région.
Avant d'organiser leurs bombardements sur la Libye, les puissances impérialistes ont patiemment attendu que l'insurrection, partie de la jeunesse de Benghazi, fût littéralement écrasée – les chars de Kadhafi entrant dans la ville après avoir éteint les autres foyers (voir la déclaration publiée dans CPS n°43). Ce n'est qu'alors que Washington, Londres et Paris - Sarkozy en tête – ont lâché un tapis de bombes, après avoir désigné comme « représentation légitime du peuple libyen » un « Conseil National de Transition » constitué d'anciens caciques de la dictature .
(Rappelons-le : dès le début de cette intervention, les militants regroupés autour de CPS l'ont dénoncée et s'y sont opposés sans équivoque, à la mesure de leurs forces. Ils se sont heurtés, en cela, à une véritable opération d'union nationale autour de Sarkozy, soutenue tant par les dirigeants du PS et par Mélenchon que par le silence complice des dirigeants syndicaux, et jusqu'aux dirigeants du NPA et du POI : en mai 2011, tous sans exclusive s'opposaient encore à l'exigence de l'arrêt immédiat et sans condition de l'intervention impérialiste en Libye, défendue au Conseil National de la FSU par les militants du courant Front Unique (v la Lettre de liaison n°185, http://www.frontunique.com ))
Sarkozy jurait ses grands dieux qu'il s'agissait strictement d'appliquer la sacro-sainte résolution de l'ONU qui cautionnait cette forfaiture, en se limitant à la création d'une « zone d'exclusion aérienne » et à des frappes « ciblées » . Mais l'impérialisme français a fait ce qu'il a voulu : « La France a parachuté des armes aux rebelles libyens », révélait Le Figaro du 28/6/2011. Voilà ce qu'il en est du « droit international » : une liasse de papier dont les pires brigands - ceux qui disposent du plus grand nombre d'armes – disposent à leur guise pour « justifier » leur brigandage.
Mais, nous dira-t-on, il s'agissait de livraisons d'armes aux « insurgés », de soutien à la « révolution libyenne »... Penchons-nous donc de plus près sur la nature de ces « révolutionnaires » à qui Sarkozy et consorts ont si libéralement distribué leurs engins de mort.
On peut le mesurer aujourd'hui : Kadhafi n'a été liquidé que pour céder la place à une myriade de clones au petit pied, disséminés dans les moindres recoins du pays et de la capitale – chefs de guerre tribaux ou islamistes en pagaille : « Cinq ou six katibas (brigades) tiennent aujourd'hui Tripoli, attendant la grande explication. Au total, cela fait 50 000 thowars (insurgés, ndlr) armés, auxquels s'ajoutent près de 40 000 détenus libérés par Kadhafi. » (Valeurs actuelles, 12/01/2012). En mars 2012, inspectant les travaux finis, l'ONU rendait un rapport sur les crimes commis par ces « insurgés » : « exécutions sommaires, tortures, disparitions forcées, attaques indiscriminées et pillages », auxquels il faudrait ajouter règlements de comptes tribaux et crimes racistes contre les ouvriers venus d'Afrique subsaharienne. C'est cette gabegie qu'a armée et appuyée la clique de l'OTAN.
Le CNT libyen n'a, lui, contribué à la chute du dictateur... qu'en faisant exécuter pendant l'été son propre chef militaire, suspecté de lui faire de l'ombre. Le « gouvernement » libyen ne dispose ni d'une armée régulière, ni même d'une police en état de fonctionnement C'est pour raffermir son emprise sur les milices réactionnaires que le CNT annonçait, en octobre, sa volonté de rétablir la « charia » - revenant sur la monogamie et le droit au divorce. Une attaque contre les droits des femmes qui ne devait pas empêcher la Libye de réintégrer le « Conseil des droits de l'homme » de l'ONU, un mois plus tard...
Dans les faits, le CNT ne contrôle ni ne « représente » grand chose : tandis que la Tripolitaine est livrée à la vindicte de chefs de guerre rivaux, en Cyrénaïque s'est affirmée à son grand dam la volonté séparatiste des tribus locales, en février-mars 2012. Le soutien des impérialistes, seul, permet au CNT de prétendre à l'exercice du « pouvoir ». Aucun des traits réactionnaires du régime de Kadhafi n'a été mis à mal par l'intervention impérialiste et ses fantoches, au contraire. Et il est encore un « acquis » de l'ère Kadhafi que la clique de l'OTAN aimerait voir aboli : la nationalisation des hydrocarbures.
Mais le précédent de l'Irak nous permet de voir qu'il y a loin de la coupe aux lèvres : car c'est précisément un nouvel Irak, aux proportions d'un petit Bush nommé Sarkozy, qui a été créé en Libye par la coalition impérialiste. Un chaos foisonnant d'armes et de bandes criminelles qui menace de déstabiliser les pays voisins.
La seule leçon, amère, qui peut être tirée de cette aventure : jamais, nulle part, en aucune circonstance, un « printemps populaire » ne peut germer sous les bottes impérialistes.
Cette leçon doit être rappelée avec insistance, à l'heure où, peu sujets aux remords, les brigands impérialistes s'activent autour de la Syrie. Avec en tête de proue l'inénarrable Bernard-Henry Lévy : « Il faut, maintenant, une intervention en Syrie (...) Car il y a, aujourd'hui, un nouveau Benghazi » (Le Point, 1/3/2012).
Au début du mois de février 2012, le régime criminel de Bachar Al Assad, vertébré par le parti « panarabiste » Baath et un appareil d'État fort de plus d'un million d'hommes, organisait un véritable siège contre Homs, la troisième ville du pays. Le 3 février, des manifestations étaient réprimées par des tirs de chars et de mortiers, inaugurant une série de massacres. Puis, le 14, était révéléle pilonnage d'un quartier populaire de la ville, Baba Amr, qui durera plusieurs semaines. La ville était vidée de ses habitants, 80% de la population se voyant contrainte de trouver refuge ailleurs : des dizaines de milliers de réfugiés affluaient vers la Turquie ou le Liban voisins.
Quand bien même l'insurrection syrienne n'a jamais pris la forme d'un mouvement prolétarien, il n'est pas anodin de rappeler que Homs est la principale ville industrielle de Syrie, le quartier de Baba Amr une concentration populaire : ainsi, c'est une loi de la contre-révolution que la classe ouvrière paie toujours le tribut de sang le plus lourd, lorsqu'échoue ou piétine un soulèvement populaire. À la suite de Homs, d'autres villes du pays subissent des pilonnages intensifs, telles Idleb ou encore Hama, qui fut en 1982 le berceau d'une insurrection armée, islamiste, écrasée dans le sang. Les échos sourdent de partout de massacres barbares : exécutions sommaires, meurtres sur des bases « ethniques » ou communautaires, terreur de masse...
L' « anniversaire » de l'insurrection syrienne contre le régime baathiste, commencée en mars 2011, est donc marqué par le franchissement d'un nouvelle étape dans la répression qui s'abat contre la population du pays : aux snipers, milices (« chabiha »), rafles et quadrillages à l'oeuvre depuis des mois, le régime d'Al Assad ajoute le bombardement massif de zones d'habitation entières. Pourtant, dès février, toutes les estimations du nombre de victimes de la répression depuis le printemps 2011 se chiffraient déjà en milliers : certaines prétendent, depuis, que le chiffre de 10 000 victimes a été franchi.
Il ne faudrait pourtant pas en déduire que les gesticulations impérialistes autour de la Syrie devraient être considérées avec sympathie.
Certes, depuis des mois, se succèdent à Washington et
Paris les « condamnations » des « violences » du régime
d'Al Assad. Certes, Obama et Sarkozy ont beau jeu de
fustiger l' « obstruction » de la Russie et de la Chine à ces
condamnations formelles, au sein de l'ONU. Certes,
l'ONU a fini par adopter le « plan Annan » qui préconise
un arrêt des « hostilités » - ce qui revient in fine à
reconnaître les groupes armés organisant des attentats
contre le régime. Mais, lors de la dernière conférence des
« amis » autoproclamés de la Syrie, au début du mois
d'avril à Istanbul, Hillary Clinton réfrénait encore les
ardeurs bellicistes de l'Arabie Saoudite, du Qatar et de la
Turquie en s'opposant à toute décision d'armement des
« rebelles » - le « Conseil National Syrien », constitué sur
le modèle libyen, et son « Armée Syrienne Libre ».
Pourquoi cette valse-hésitation ? C'est que l'impérialisme
américain hésite quant à la meilleure façon de « rétablir
l'ordre » en Syrie : l'hypothèse d'une intervention directe
des puissances impérialistes n'est sérieusement évoquée
par personne, tant elle reviendrait à renouveler et à
décupler le précédent irakien. Washington n'a pas encore
écarté la possibilité que la dictature syrienne ne parvienne
à écraser pour de bon le mouvement des masses - ce qui ne
serait pas forcément pour lui déplaire.
Rappelons qu'en 1991, la « guerre du Golfe » contre l'Irak
s'était arrêtée pour laisser au régime de Saddam Hussein
les chars nécessaires pour écraser les soulèvements chiite
et kurde dans le pays. Un Bachar Al Assad affaibli,
beaucoup plus malléable, mais encore en place : voilà ce
qui serait la meilleure option pour Washington et Tel
Aviv. Certainement pas le soutien à une insurrection
populaire.
L'hypothèse d'un soutien massif aux « insurgés syriens » -
ceux que l'impérialisme a préalablement désignés comme
tels – reste néanmoins posée comme dernier recours, au
cas où le régime syrien ne parviendrait pas à écraser pour
de bon l'insurrection qui secoue depuis des mois de larges
régions du pays. Du point de vue révolutionnaire, il
s'agirait alors, de toute manière, d'un coup de grâce porté
au mouvement des masses. En effet, c'est du fait de l'incapacité du mouvement des
masses syriennes à s'organiser et à se structurer sur un
terrain de classe qu'ont procédé la création du « Conseil
National Syrien » et celle de l' « Armée Syrienne Libre » –
tous deux hors de contrôle des masses syriennes et
subordonnés à l'impérialisme.
C'est un fait : jamais, malgré plus d'un an de
développement, l'insurrection syrienne n'est parvenue à
s'étendre uniformément aux larges masses du pays. Ni
Alep, ni Damas – les deux principales villes de Syrie –
n'ont véritablement rejoint l'insurrection. Non que les
raisons d'un soulèvement général ne fussent réunies – la
« libéralisation » relative de l'économie sous Bachar Al
Assad s'étant accompagnée d'un cortège de coups durs
pour les masses – mais les conditions politiques y sont
terriblement défavorables.
Les « syndicats » officiels sont ainsi de simples courroies
de transmission de la dictature ; les restes divisés du parti
communiste syrien, qui fut jusqu'aux années 1950 le plus
puissant du Proche-Orient, sont en majorité intégrés au
régime du Baath, que le stalinisme a porté sur les fonts
baptismaux. Ce qui tient lieu d' « opposition de gauche »
au régime syrien est une cacophonie d'anciens cadres
« nationalistes », ex-staliniens ou « libéraux » sans base de
masse – à quoi il faut ajouter les nationalistes kurdes,
également réprimés en Iran et en Turquie.
C'est donc les Frères Musulmans qui ont occupé,
historiquement, en 1965 comme en 1982, le rôle de
principale opposition – une opposition réactionnaire, aussi
fermée sur le plan religieux qu' « ouverte » à la
libéralisation économique, exacerbant les tensions
communautaires au sein du pays. Les minorités chrétienne
et alaouite (communauté dont est issu le clan Assad)
rechignent de fait à remettre en cause le régime, par
crainte d'une dictature religieuse.
Les manifestations de 2011-2012 n'ont jamais, il est vrai,
été dirigées par la confrérie islamiste : mais le fait est
qu'aucune direction solide n'en a émergé. Les « Comités
Locaux de Coordination » qui organisent ces
manifestations sont énigmatiques – coordinations de faitplutôt que dirigeants élus. Les journées de « grève
générale » qui ont été appelées dans le pays n'ont jamais
pris la forme de grèves ouvrières : aucun processus
d'organisation du prolétariat syrien, qui eût permis de faire
basculer la situation, n'a surgi. Les manifestations se sont
cantonnées à la glaçante répétition de cortèges avançant
les mains nues vers l'abattoir, sans autre perspective que
l'exaltation des « martyrs » et l'invocation d'Allah. Sur ce magma, la très démocratique Arabie Saoudite tente
de greffer le CNS, organisation constituée à l'extérieur de
la Syrie, proclamée officiellement à Istanbul sous l'égide
du gouvernement Erdogan et vertébrée par les Frères
Musulmans. Le rejet de cette tutelle islamiste et
impérialiste a rapidement conduit plusieurs membres de ce
« conseil » - kurdes, « libéraux » - à scissionner.
L'opposition « intérieure » est, elle, regroupée au sein
d'une autre structure, le Comité National pour le
Changement Démocratique (CNCD), hostile à toute
« militarisation »... mais qui cherche le salut ailleurs que
dans le mouvement des masses. Un de ces « opposants »,
Michel Kilo, présentait son orientation au Figaro :
« L'opposition syrienne doit coopérer avec les Russes »
(5/4/2012). Unie sur l'objectif de chasser Bachar,
l'opposition syrienne est divisée sur tout le reste.
Le dirigeant du CNS, Burhan Ghalioun, a lui-même
illustré son absence de tout lien réel avec l'insurrection en
révélant qu'il avait appris sa nomination par la télévision :
« J’ai été surpris comme beaucoup d’autres ce 29 août
par l’annonce sur la chaîne Al-Jazira de ma désignation
comme président d’un Conseil national de transition »
(communiqué publié par SouriaHourria, 29/8/2011).
Les véritables démiurges de cette coquille vide sont
l'Arabie Saoudite et le Qatar, qui ont obtenu de leurs
poulains tunisiens, puis de leur allié turc, la convocation
de deux conférences des « amis de la Syrie » à Tunis et à
Istanbul, en février et mars 2012. La reconnaissance du
CNS comme « représentant légitime du peuple syrien » y a
été décidée. L'Arabie Saoudite a également décidé de
rémunérer directement les miliciens de l' « Armée
Syrienne Libre »... tandis que des articles de presse
étayaient des rumeurs de livraisons d'armes, via l'Irak ou
la Turquie, aux milices anti-Assad et à l'ASL.
L' « Armée Syrienne Libre » a été officiellement
proclamée en septembre 2011 : loin d'exprimer la
fraternisation
de
détachements
militaires
avec
l'insurrection – les milliers de déserteurs et quelques
officiers ayant fui un à un leurs détachements – elle s'est
affirmée d'emblée comme une projection de
l'impérialisme. Son programme : « s'accaparer une
portion du territoire dans le nord de la Syrie, s'assurer
une protection internationale sous la forme d'une zone
d'exclusion aérienne, se procurer des armes auprès des
pays amis et lancer une opération de grande envergure
pour renverser le gouvernement Al-Assad, sur le modèle
de la révolution libyenne » (Washington Post, 26/9/2011).
En novembre, l'ASL a « reconnu » la direction politique
du CNS.
Dans les faits, cette « armée » pourrait bien n'être qu'une
ombrelle de pacotille, couvrant des milices agissant à leur
guise sous prétexte de lutter contre la dictature. Au point
qu'une organisation comme Human Rights Watch – ou la
« mission d'observation » dépêchée par la Ligue Arabe
début 2012, dont Riyad s'est empressé d'enterrer le rapport
– a mis en cause de telles milices dans l'organisation
d'enlèvements, exécutions sommaires, rackets et attentats,
frappant les civils, notamment les Chrétiens ou les
Alaouites (communiqué HRW du 20/3/2012).
Que donnerait, dès lors, une Syrie « débarrassée » de la
dictature par la force des armes impérialistes et des
pétrodollars ? Rien de plus que ce qui peut déjà être
observé en Irak, en Afghanistan ou en Libye : le chaos, la
gabegie, la guerre civile. Inutile de préciser que la
première tâche de tout révolutionnaire est de combattre
toutes les manoeuvres impérialistes autour de la Syrie.
Les développements qui précèdent tendent à faire ressortir
cette idée : l'Arabie Saoudite et le Qatar, bastions de la
réaction politique et cléricale, tendent aujourd'hui à jouer
un rôle moteur dans la contre-révolution en cours en
Afrique du Nord comme au Moyen-Orient.
En février-mars 2011, même la péninsule avait été atteinte
par la vague révolutionnaire partie de Tunis et du Caire :
tandis que le Yemen, maillon faible de la péninsule, était
profondément secoué, l'île de Bahreïn connaissait une
importante mobilisation contre le pouvoir en place.
L'Arabie Saoudite dépêchait en mars 2011 plusieurs
détachements militaires pour écraser cette révolte, sous le
regard approbateur des officiers de la Ve flotte américaine.
Forte de cet « exploit » sanglant, le régime de Riyad
entend peser de tout son poids et pose au champion de la
« transition démocratique »... pour resserrer à son
avantage l'étau de la réaction sur toute l'Afrique du Nord
et le Moyen-Orient. La monarchie wahhabite repose sur
un socle solide : une énorme rentre pétrolière, un régime
fascisant à base religieuse et un prolétariat quasi-
exclusivement immigré, taillable et corvéable à merci.
C'est ce royaume « ami » de Washington qui finance, dans
le monde entier, une kyrielle de madrassas (écoles
coraniques) d'où sont issues les pires mouvances
réactionnaires.
À ses côtés, le Qatar, jeune puissance financière assise sur
sa rente pétrolière, monte en puissance. La principauté,
siège de la chaîne Al Jazira qui lui tient lieu d'agence de
propagande, héberge ainsi depuis peu une délégation des
Talibans, servant d'intermédiaire entre ces derniers et
Washington dans les tentatives de règlement de la
situation afghane. Ce qui ne l'empêche nullement de se
targuer de relations cordiales avec l'État d'Israël, ou d'être
devenu via Ennahdha l' « actionnaire majoritaire » du
nouveau gouvernement tunisien.
Dans le sillage de l'Arabie Saoudite et du Qatar, s'est ainsi
renforcé l'axe de l'islamisme sunnite : du Maroc à
l'Égypte, de la Tunisie à la Syrie, des « modérés » aux salafistes. Il n'est pas jusqu'au Hamas palestinien qui ne se
soit, récemment, retourné contre son ancien protecteur
syrien, en dénonçant la répression exercée par Bachar Al
Assad de façon spectaculaire. Libye, péninsule Arabique, Syrie : il existe un point
commun aux développements politiques observés dans ces
trois secteurs. C'est qu'y a manqué l'élément qui aurait
permis que les dictatures fussent renversées : la jonction
de la classe ouvrière organisée, sur son propre terrain, ses
propres revendications et aspirations, et de l'insurrection
partie de la jeunesse. Le fait est que dans les deux
premiers cas au moins, une telle jonction ne pouvait avoir
lieu – le prolétariat y étant essentiellement constitué par la
main-d'oeuvre immigrée. En Syrie, l'incapacité pour la
classe ouvrière de s'engager dans une lutte de classe
significative s'avère chaque jour un peu plus fatale pour
l'insurrection. Le bilan des insurrections libyenne,
bahreïnie ou syrienne illustre en négatif ce qui s'était
exprimé sous une forme positive en Tunisie et en Égypte.
Faute du cadre structurant et unifiant apporté par la classe
ouvrière organisée, la voie est ouverte au chaos, à la
gabegie communautaire, raciste, religieuse, aux milices, au
terrorisme et au gangstérisme. De cette manière tragique
est réaffirmé ce principe : la classe ouvrière, seule classe
fondamentalement révolutionnaire, est la seule force
progressiste à l'échelle historique, la seule dont
l'engagement peut permettre, à notre époque impérialiste,
d'apporter une réponse positive aux aspirations humaines
fondamentales. L'issue de la vague insurrectionnelle se
concentre aujourd'hui en Tunisie et en Égypte. L'échec et le reflux de la vague révolutionnaire en Afrique
du Nord et au Moyen-Orient pèsent sur les prolétariats de
Tunisie et d'Égypte, avant-garde de la révolution, et les
isolent, tandis que se consolide partout l'axe de la contre-
révolution. Le rapport de forces entre les classes a
profondément changé : l'heure est au développement
contre les masses d'une offensive réactionnaire. Chacune à
leur manière, les forces réactionnaires sorties des « urnes »
s'adossent aux appareils d'État dictatoriaux, à leurs
parrains saoudiens et qataris, aux puissances impérialistes
pour mener cette offensive. Dès le mois de mai 2011, lors du G8 de Deauville, les
gouvernements provisoires égyptien et tunisien s'étaient
accordés avec les puissances impérialistes sur ce que
devait être le programme économique des deux pays : la
poursuite et l'approfondissement des politiques de Ben Ali
et Moubarak, aux mêmes conditions.
Akram Belkaïd, dans le Monde Diplomatique d'octobre
2011 expliquait : « Lors de la réunion du G8 à Deauville,
les 26 et 27 mai 2011, les pays les plus riches de la
planète ont certes promis 20 milliards de dollars (14,7
milliards d'euros) sur deux ans à l'Égypte et à la Tunisie,
mais ce montant comprend essentiellement des prêts déjà
programmés avant la révolution. »
14,7 milliards d'euros de prêts, cela constitue quasiment
l'équivalent de la dette extérieure que la Tunisie a
accumulée en vingt ans (plus de 30 milliards de dinars).
C'est aussi plus de la moitié de la dette extérieure
égyptienne (30 milliards de dollars en 2011). Autant dire
que ces dettes seraient considérablement accrues, en un
laps de temps relativement court. Ces prétendues
« dettes », les masses tunisiennes et égyptiennes les ont
pourtant déjà payées.
De 1990 à 2008, la Tunisie a versé plus de 38 milliards de
dinars à ses créditeurs. Le service de la dette, qui a triplé
pendant cette période, constitue la base d'un pillage
permanent du pays au profit des métropoles impérialistes :
la Tunisie rembourse toujours plus, à un taux toujours plus
élevé, alors que son endettement ne cesse de s'accroître.
Dès 2008, la part de la dette dans le budget équivalait aux
trois quarts du budget de l'enseignement public et à près de
quatre fois le budget de la santé. Il faut dire que Ben Ali a
porté de durs coups à ces services publics pendant la
même période (« Quel rôle joue la dette extérieure de la
Tunisie ? », Fathi Chamkhi, CADTM, 20/6/2010).
Il en est de même pour l'Égypte : les années Moubarak ont
été marquées par des privatisations massives, des
licenciements de masse, la destruction méthodique des
systèmes d'éducation et de santé, la contre-réforme
agraire, la liquidation des garanties et droits les plus
élémentaires pour les travailleurs. Tout cela, au nom d'une
« libéralisation » de l'économie appuyée sur l'endettement
– paravent d'un véritable pillage de l'économie égyptienne
par les puissances impérialistes et par leurs alliés. C'est contre les conséquences de cette politique, contre les
conséquences de la crise, que les masses tunisiennes et
égyptiennes se sont engagées en janvier-février 2011.
L'accord de Deauville revient avant tout à reconnaître les
« dettes » des dictateurs, au prix du sang et de la misère
pour les peuples. Il conduit, en outre, à les approfondir
sensiblement. C'est une contre-révolution en soi.
Mais encore : la Tunisie et l'Égypte sont invitées à
solliciter le concours d'investisseurs privés, au prix de
« Partenariats
Public-Privé »,
selon
le
Monde
Diplomatique déjà cité : « Le principe ? Une entreprise
privée financerait, construirait, puis exploiterait un
service public (eau, énergie, santé...) pour le compte de
l'État ou de ses collectivités : une privatisation, fût-elletemporaire, qui ne dit pas son nom. ». Une forme,
également, d'endettement masqué, de pillage planifié des
comptes publics – donc des masses – pour des années,
voire des décennies. Ce processus est déjà largement
engagé.
Pour attirer ces « investisseurs », il faudrait encore
procéder à la privatisation de tout ce qui peut l'être.
Précisément, l'année 2012 devrait permettre au nouvel
exécutif tunisien de s'en donner à coeur joie avec le
transfert vers l'État des biens confisqués à Ben Ali et
consorts – tandis que le pouvoir égyptien entend
poursuivre le travail de sape mené par Moubarak pendant
près de 30 ans. Il faut « seulement », pour y parvenir sans
accroc, surmonter une toute petite difficulté : la résistance
des masses. La mise en oeuvre du « partenariat » de Deauville est bien
engagée. Le 10 septembre 2011, un mois et demi avant les
élections, le gouvernement Essebsi adoptait un « plan
jasmin économique et social » qui engageait la Tunisie
pour 5 ans, financé à hauteur de 30% par la dette
extérieure. L'exécutif tunisien issu des élections n'a pas
sourcillé avant de s'engager dans la voie tracée par son
prédécesseur : la loi de finances 2012, votée en
catastrophe par l' « Assemblée Constituante », repose
effectivement à 30% sur l'endettement.
Les bailleurs de fonds impérialistes peuvent revenir en
Tunisie comme en terrain conquis, pour y négocier les
mêmes « affaires » qu'ils négociaient sous Ben Ali. Le
Figaro nous apprenait ainsi, à l'occasion d'une visite de
Juppé à Tunis, le 6 janvier : « En avril dernier, le ministre
avait annoncé une aide française de 350 millions d'euros,
via l'Agence française de développement, dont 180
millions ont été décaissés. L'appui financier de l'Union
européenne a également été activé de même que celui
prévu par le G8 dans le cadre du Partenariat de
Deauville. »
Dans cette débauche de « générosité » lucrative, les grands
groupes ne sont pas en reste – tel Coca-Cola qui s'occupe
désormais en Tunisie... de développer l'accès à l'eau
potable : « « La participation de Coca-Cola dans ce projet
est une occasion pour démontrer l'effet positif des
partenariats public-privé » (TunisMarkets, 25/3/2012). Un
« effet positif » que les masses tunisiennes vont devoir
payer bien cher ! Car, dès lors que l'État tunisien reconnaît
la « dette » de Ben Ali et en contracte de nouvelles, le
voilà littéralement « vendu » aux grandes puissances –
contraint d'octroyer le « marché » des services publics aux
vautours impérialistes.
Il en va de même des biens arrachés au clan Ben Ali-
Trabelsi, que le gouvernement tunisien distribue
libéralement : « Cheik Salah El Kamel, fondateur du
Groupe El Baraka, vient de récupérer 86 hectares, dans la
région du Lac (...) Seulement, il s’agit là, nous disent
plusieurs avocats, d’une décision politique et non d'une
sentence, prononcée dans les tribunaux du pays. (...) En
fait, loin d’être assujetti aux lenteurs de la machine
judicaire (...) cheik Salah El Kamel obtient gain de cause
à la vitesse de l’éclair. Par la grâce de la main du
prince. » (DirectInfo, 18/3/2012). Restitution de biens à
leur « propriétaire légitime » ? Non ! Ces biens
appartiennent au peuple tunisien, qui les a arrachés au prix
du sang. En Égypte, la poursuite de la politique menée sous
Moubarak est d'autant plus aisée que les « élections »-
bidon de décembre et janvier dernier ne permettant pas,
même aux « vainqueurs » - Frères Musulmans et salafistes
–, de former un gouvernement émanant du Parlement-
croupion. Derrière la façade parlementaire toute neuve, les
« affaires » continuent comme avant.
En plein milieu des élections, le premier ministre égyptien
rappelait d'ailleurs son empressement à accroître
l'endettement du pays : « Le premier ministre a reçu les
ambassadeurs des pays du G8 pour évoquer les besoins
économiques urgents de l'Égypte et ce que ces pays
peuvent faire dans le cadre du partenariat de Deauville. »
(Le Figaro, 26/12/2011).
Depuis, le poison de la dette se déverse allègrement dans
les veines ouvertes de l'Égypte. Un exemple récent : « Le
gouvernement d'Égypte espère finaliser [sa demande de]
prêt de 3,2 milliards de dollars [auprès du FMI, ndlr] d'ici
au 15 mai, un mouvement (...) vital pour l'aider à
surmonter un manque de 10-11 milliards de dollars au
cours des prochains 18 mois. », démarche approuvée par
les Frères Musulmans (Ahram Online, 12/4/2012).
Autant dire que la confrérie ne se démarque nullement des
militaires – à témoin le choix récent du candidat islamiste
pour les élections présidentielles à venir : Khairat Al
Shater, « un baron d'industrie multimillionnaire » et « un
solide avocat des privatisations » allant jusqu'à déclarer
que son parti pourrait « bénéficier des décisions
économiques antérieures. Il y en a eu de bonnes dans le
passé... Rachid Mohamed Rachid [le ministre de
l'économie sous Moubarak, ndlr] savait comment attirer
les investisseurs étrangers. »... (Avi Asher-Shapiro, The
GOP Brotherhood of Egypt, 26/1/2012).
Pourtant, l'entourloupe des « élections » législatives n'était
pas passée sans accroc : une avant-garde significative
s'était mobilisée pour tenter de les boycotter (voir CPS
n°45). En l'espace de quelques mois, le régime égyptien
est parvenu à renforcer considérablement son autorité mise
à mal par la chute de Moubarak. Avec le concours actif
des coalitions prétendument « révolutionnaires ».
Les élections législatives étaient à peine terminées, l' « état
d'urgence » formellement levé qu'avait lieu dans un stade
de Port Saïd, le 1er février, un massacre : des dizaines desupporters mouraient par la suite d'affrontements qu'ils
avaient tenté de fuir... s'écrasant sur des issues de secours
barrées ou grillagées. Immédiatement, la jeunesse
égyptienne accusait le CSFA (Conseil suprême des forces
armées) d'avoir monté de toutes pièces cette provocation.
Des manifestations de masse reprenaient dans les grandes
villes du pays, sur le mot d'ordre d'en finir avec le CSFA –
ponctuées de violents affrontements avec la police et les
militaires.
Un jour plus tôt, les gros bras des Frères Musulmans
organisaient encore une charge violente contre des
manifestants, devant le nouveau parlement, et la confrérie
islamiste lançait un appel aux militaires pour « protéger
l'Assemblée du Peuple et les autres institutions de l'État »
(Al Masry al Youm, 1/2/2012). C'est pourtant au profit de
ce parlement de pantins, ultra-réactionnaire, que les
coalitions dites « révolutionnaires » décidaient de dévoyer
l'aspiration à en finir avec le CSFA : ils éteignaient un peu
plus, ce faisant, les braises encore chaudes de
l'insurrection commencée en novembre. Le 2 février, un appel était lancé par 29 partis et
organisations, incluant, aux côtés de formations
réactionnaires, la « Coalition des jeunes du 6 avril », les
« Comités populaires pour la défense de la révolution », la
« Coalition des jeunes révolutionnaires », l' « Union des
jeunes de la révolution », le « Parti Socialiste d'Alliance
Populaire » et jusqu'aux Socialistes-Révolutionnaires,
organisation qui se réclame du trotskysme : il appelait
« l'Assemblée du Peuple nouvellement élue à assumer la
responsabilité politique (...) réitérant que le conseil
militaire devait transférer le pouvoir à une autorité civile
immédiatement » (Ahram Online, 2 février 2012).
Résolution que ladite assemblée aurait été bien incapable
de prendre, quand bien même elle l'aurait voulu.
Le 6 février, ces organisations obtenaient le concours de
« Comités de travailleurs et d'étudiants » qui lançaient un
appel à la grève générale pour le 11 février : mais, si
l'initiative rencontrait un certain succès dans les
universités, les travailleurs d'Égypte ne répondaient pas au
coup de sonnette – et l'armée pouvait procéder, comme au
« bon vieux temps », à un vaste déploiement anti-grèves
dans tout le pays.
C'est que, dans la conscience des travailleurs, l'échec du
mouvement vers la grève générale de septembre 2011,
dont les dirigeants des « syndicats indépendants » portent
la responsabilité, de même que l'échec des tentatives de
boycott des élections pèsent à plein. En lieu et place d'une
direction révolutionnaire, c'est un parlement de pantins qui
a pris la place laissée vacante par le PND de Moubarak :
une instance réactionnaire dans laquelle la fraction
avancée du prolétariat n'investit ni espoirs, ni illusions.
Mais les coalitions « révolutionnaires » ont, elles, apporté
une nouvelle contribution au renforcement du régime :
loin d'oeuvrer à démasquer la collusion des islamistes avec
le conseil militaire, elles ont contribué à accorder aux
premiers une certaine « légitimité » : la perspective
révolutionnaire s'en éloigne d'autant. Un recul politique,
au moins provisoire, a été imprimé dans la conscience du
prolétariat et de la jeunesse – quand bien même des grèves
revendicatives se poursuivent. Et le régime militaire à
vernis islamiste n'entend nullement laisser aux travailleurs
le droit de se mobiliser et de s'organiser. Fort du succès remporté dans l'organisation des élections
législatives, le CSFA tente désormais de pousser
l'avantage.
Le 8 avril, prenait fin l'enregistrement des candidatures en
vue des élections présidentielles égyptiennes, organisées
comme de coutume sous la tutelle de l'armée. Une
procédure que le conseil militaire entend superviser à sa
guise : ainsi la candidature du salafiste Hazem Salah Abou
Ismaïl est-elle mise en cause sous prétexte que sa mère
aurait acquis la nationalité américaine. Mais encore :
Omar Souleiman, chef de la Sécurité centrale sous
Moubarak, a annoncé sa candidature au dernier moment,
une « surprise » qu'il ne pouvait organiser sans le renfort
de l'appareil d'État, puisque les signatures de 30 000
Égyptiens sont requises.
Pour les islamistes, c'est un véritable camouflet :
Souleiman, qui présidait les négociations du régime
égyptien avec Israël jusqu'à la chute de Moubarak, était
aussi l'homme de la répression de toute opposition
politique au dictateur. C'est que, pleinement satisfait du
rôle joué par les islamistes dans le reflux des masses
égyptiennes, le CSFA tente d'aller plus loin... et cherche
désormais à contenir les islamistes. Une bataille politique
est donc engagée, dans laquelle les parlementaires
islamistes agitent l'interdiction de se présenter pour les
représentants de l'ancien régime, face à des militaires qui
entendent utiliser la « légalité » à leur guise. Mais, pour être aujourd'hui incertaine, l'opération
Souleiman s'avère des plus instructives. Car les islamistes
ont, dans la dernière période, facilité la tâche aux
militaires : ils se sont aliénés toutes les autres composantes
du
parlement-croupion
(chrétiens
et
libéraux).
Mécontentes du poids que les Frères Musulmans et
salafistes se sont octroyé au sein d'une « assemblée
constituante » émanant de ce parlement, toutes ont opté
pour le boycott, et s'inquiètent désormais d'un projet de
constitution plus réactionnaire que celle de l'ancien
régime.
Les « syndicats indépendants », qui comptaient sur
l'instauration d'un « dialogue » avec les militaires et la
liquidation de la « fédération » officielle (l'ETUF), font eux aussi les frais de leur politique : l'un de leurs
représentants, Kamal Abbas, est ainsi poursuivi... pour
avoir coupé la parole d'un représentant de l'ETUF, lors de
la conférence internationale du travail de juin 2011 à
Genève (Labourstart, 3/3/2012). Or, les islamistes,
profondément hostiles au droit de grève, ne diffèrent en
rien du CSFA sur le plan de la répression anti-ouvrière.
L'armée divise, pour mieux régner, les valets qui se
démènent pour obtenir un strapontin à ses côtés : ce
faisant, le CSFA avance dans le sens d'une restauration
pure et simple du régime dictatorial. Il faut en tirer les
conclusions : les gesticulations sur le terrain de la
« démocratie » octroyée, l'orientation proposant aux
masses de choisir entre leurs ennemis lequel serait le plus
« légitime », ne conduisent en dernière analyse qu'à la
contre-révolution. Ce n'est certainement pas la défense des
islamistes, ni la caution aux élections-bidon, qui peuvent
permettre d'enrayer ce processus, quoiqu'il en soit des
rebondissements à venir dans la prochaine période. Quant
au « dialogue social » et à la reconnaissance des syndicats
indépendants du régime, le CSFA entend bien s'en passer
en définitive – quand bien même il en fait ponctuellement
usage pour museler les masses. À la fin du mois de février, en Tunisie, éclate un scandale
significatif : dans de nombreux points du pays, les locaux
de l'UGTT ont été la cible d'attaques allant du dépôt
d'ordures aux tentatives d'incendie. La direction de l'Union
elle-même en vient à dénoncer, à mots couverts, la
responsabilité du gouvernement Marzouki-Jebali.
Ce n'est pas la première fois, en effet, que la centrale
syndicale et les libertés démocratiques durement acquises
– droit de grève, droit de manifestation – sont mises en
cause dans le pays, depuis les élections d'octobre 2011.
Dès le 18 novembre étaient engagées des poursuites pour
« corruption » contre l'ancien secrétaire général de
l'UGTT, Abdessalam Jrad. Tentative dirigée en réalité
contre l'indépendance syndicale vis-à-vis du pouvoir, qui
capotait dès les premières menaces d'un appel à la grève
générale émanant de l'Union.
Puis, le 3 décembre, plusieurs milliers d'islamistes –
drapeaux d'Ennahdha et drapeaux salafistes mêlés – ont
tenté de briser un petit sit-in devant le siège de
l' « Assemblée Constituante » au Bardo (banlieue de
Tunis). Initiative ramenée à ses justes proportions de
poussière humaine par l'afflux, les jours suivants, de
milliers de travailleurs et étudiants au secours du sit-in –
l'UGTT ayant été appelée à la rescousse. Ennahdha, une
fois de plus, a dû faire volte-face en rejetant toute
responsabilité dans cet événement.
Le 25 février, une manifestation en défense de l'UGTT,
appelée dans l'urgence, rassemble 6 000 manifestants dans
le centre de la capitale, l'équivalent de près de 40
000 manifestants à Paris: les participants débordent le
cadre posé par la direction syndicale et envahissent
l'avenue Bourguiba, scandant « Démission, démission,
gouvernement collabo » et tentant de se rendre vers le
ministère de l'Intérieur. Ils tentent de renouer l'expérience
de la manifestation du 14 janvier 2011, jour où Ben Ali a
été chassé. Dans les jours qui suivent, d'autres
manifestations ont lieu dans le pays : à Sfax, un
commando de militants « salafistes » parti à l'assaut du
local syndical est repoussé manu militari par un service
d'ordre constitué de syndicalistes et de jeunes, sous un
slogan significatif : « La barbe vous va bien, RCDistes ! »
(Kapitalis, 11/3/2012). Cependant, rompre avec le gouvernement Marzouki-Jebali
et organiser le combat contre lui est une ligne rouge que la
direction syndicale bureaucratique ne veut pas franchir :
malgré l'aspiration profonde exprimée par les
manifestants, elle se cantonne à « exiger » des enquêtes et
des mesures policières pour « protéger » les libertés
démocratiques – autrement dit, elle demande au
gouvernement et à l'appareil d'État, inchangé depuis Ben
Ali, qu'ils renvoient leurs propres chiens à la niche.
Pire : elle s'associe à l'organisation patronale, l'UTICA,
pour lancer un vigoureux plaidoyer en faveur du
« dialogue social ». Or, ce sont précisément les fruits
pourris de ce « dialogue » - les « accords »-bidon conclus
avec le gouvernement précédent – qui constituent le point
de départ de l'affrontement : les attaques contre les locaux
de l'UGTT visaient un mouvement de grève des éboueurs
municipaux, réclamant leur titularisation promise des mois
plus tôt. Cette grève ne prenait fin que pour voir lui
succéder celle des agents portuaires de tout le pays, sur
des revendications similaires.
On le sait, les « accords conclus » n'ont servi au précédent
gouvernement provisoire qu'à cadenasser le prolétariat
pour mieux préparer la « transition électorale ». Une fois
parvenu au pouvoir, le gouvernement Marzouki-Jebali
n'entend nullement appliquer ces accords, et prépare au
contraire une nouvelle série de coups contre les
travailleurs et la jeunesse.
Qu'on en juge : dès décembre 2011, le projet de budget
prévoyait d'amputer le traitement des fonctionnaires de
quatre jours de rémunération par an : une mesure qui n'a
été transformée en « contribution volontaire » que parce
que l'UGTT, en congrès au même moment, s'y est opposée
publiquement.
Dans l'enseignement a été confirmé l'abandon définitif du
CAPES, à la demande des syndicats eux-mêmes. Le
concours, transformé en entourloupe clientéliste du temps
de Ben Ali, avait certes mauvaise presse... mais sa
suppression n'augure rien de bon en matière de
recrutement et de statuts pour les futurs enseignants !Autre exemple : « Le gouvernement Jebali pense
sérieusement supprimer la prime de chômage. » (Investir
en Tunisie, 16/3/2012). Ladite « prime » ne concerne
pourtant que 20% des 800 000 chômeurs que compte
aujourd'hui le pays, où le chômage s'accroît...
Dans le secteur de la santé publique, mis à mal sous Ben
Ali, les agressions de familles désespérées se multiplient
contre les personnels hospitaliers, incapables de répondre
à la demande de soins. Mais le gouvernement Marzouki-
Jebali refuse toute prise en charge des milliers de victimes
de la répression sous Ben Ali – certains ayant déjà
succombé à leurs blessures.
Et les femmes sont, évidemment, en première place dans
la ligne de mire des islamistes : c'est une des significations
du projet d'imposer « la charia » dans le projet de
constitution tunisienne. Ennahdha s'oppose ainsi à toute
allocation aux mères célibataires : « J'ai honte devant les
autres pays arabes quand je vois un peuple arabo-
musulman essayant de justifier les femmes qui ont péché
(...) Éthiquement, elles n'ont pas le droit d'exister. »
(Souad Abderrahim, tête de liste féminine d'Ennahdha,
RMC Doualya, 9/11/2011)
La « dette » de Ben Ali, son accroissement au travers du
« partenariat de Deauville » ont un coût : il s'agit, pour le
gouvernement Marzouki-Jebali, de faire payer les
travailleurs et la jeunesse en frappant indistinctement tous
leurs acquis en termes de salaires, de statuts, de droit à
l'éducation et à la santé, de protection contre le chômage et
la misère. Pour faire passer de telles mesures, il faut,
assurément, parvenir à briser la résistance des masses.
Le 28 mars, le nouveau secrétaire général de l'UGTT
Houssin Abbassi rencontre le premier ministre Jebali et lui
offre le moyen de colmater la brèche ouverte un mois plus
tôt : malgré le « non-respect des accords conclus »,
l'Union s'engage à participer à une nouvelle série de
négociations sociales pour un an, à partir de mai. Pourtant,
au moment même où il referme de nouveau le verrou du
« dialogue social » sur la lutte des classes, le
gouvernement s'engage dans une nouvelle opération contre
les libertés démocratiques.
Le 25, avait été autorisée la tenue de deux manifestations
conjointes sur l'avenue Habib Bourguiba : une
manifestation théâtrale... et un rassemblement de
salafistes. Ces derniers, à quelques dizaines de mètres du
ministère de l'Intérieur, s'attaquaient aux artistes et à leur
public et saccageaient leur matériel, ainsi que plusieurs
cafés avoisinants. Puis ils scandaient des slogans dirigés
ouvertement contre la communauté juive de Tunisie.
Réaction dudit ministère ? L'interdiction de tout
rassemblement sur l'avenue Bourguiba, centre symbolique
de la révolution tunisienne, jusqu'à nouvel ordre.
Début avril, la police veillait scrupuleusement à appliquer
cette décision – jamais publiée – en matraquant
méthodiquement un rassemblement de chômeurs, le 7,
puis une manifestation du 9 avril pour l'anniversaire des
martyrs... de la lutte contre le colonialisme.
La direction de l'UGTT, contrainte de réagir, le faisait
mollement, en appelant à une grande manifestation... le
1er mai, sur la ligne d' « exiger une enquête sur les
responsabilités » dans la répression ! Mais l'épisode de l'avenue Bourguiba et les attaques contre
l'UGTT attirent l'attention sur les meutes salafistes qui
éructent régulièrement dans le pays depuis plusieurs mois.
Ils multiplient provocations et coups de main contre les
droits des femmes, les laïcs, les juifs de Tunisie, les
libertés démocratiques – prenant d'assaut, dès le 7 octobre,
une télévision accusée d'avoir diffusé le film Persépolis,
organisant des descentes musclées sur les universités ou
attaquant, le 5 avril, les personnels hospitaliers de Sfax, en
grève. Avant tout, ces meutes hurlantes et de mieux en
mieux armées apparaissent comme le germe d'une force
organisée contre le prolétariat, un nouveau fascisme.
Les salafistes jouent, de manière évidente, le rôle de
poissons-pilotes pour le gouvernement Marzouki-Jebali,
qui les laisse agir à leur guise. Salafistes et Ennahdha ont
les mêmes banquiers : les premiers émargent auprès de
l'Arabie saoudite, quand les autres entretiennent des
relations très suivies avec le Qatar. À l'université, toutes
les nuances de la réaction islamiste cohabitent au sein
d'une même structure, l'UGTE, rivale du syndicat
historique UGET.
L'affaire de la Mannouba, campus universitaire de la
banlieue de Tunis, en a été l'illustration la plus frappante.
Début décembre, une poignée de salafistes y commence
une occupation, sous prétexte d'imposer le « droit au
niqab ». Des enseignants et étudiants sont molestés, les
locaux du doyen envahis, les cours suspendus pendant des
mois. La réaction de Marzouki : « Nous nous devons de
protéger les femmes en niqab, en hijab et les femmes non
voilées. » (discours d'investiture, 13/12/2011). Le premier
ministre islamiste Jebali, va plus loin: « Tout le monde a
droit à l'éducation, et ne saurait en être privé » (Mag14,
2/12/2011).
Le 4 janvier, des milliers d'enseignants et étudiants de la
Mannouba manifestent devant leur ministère au cri de
« Dégage », exigeant l'évacuation des salafistes de leur
université. Le ministre, membre d'Ennahdha, fait tabasser
les manifestants par la police, accusant les manifestants
d'avoir attaqué le ministère.
Début mars, les salafistes franchissent une étape
supplémentaire en arrachant le drapeau tunisien du toit de
l'université, pour lui substituer le drapeau noir de leur
mouvance. Cela fait donc plus de trois mois qu'une petite
bande de voyous parasite la vie d'une université entière !
La raison de cette situation est à chercher du côté des
directions syndicales, qui appellent encore le 8 mars à
faire grève dans l'enseignement supérieur... pour fustiger
« l'inaction du ministre de l'Intérieur » !
Bataille politique contre les enseignants et la jeunesseMais si les salafistes ont choisi de concentrer leur
offensive contre une université, avec la complicité du
gouvernement, cela n'a rien de fortuit : les mouvances
islamistes comprennent bien que se joue-là une bataille
décisive.
C'est à l'université que le régime de Bourguiba a perdu
pied en premier, dès 1971 - année où l'Union Générale des
Étudiants Tunisiens (UGET), pourtant créée par les
destouriens, échappe à leur contrôle. C'est de la jeunesse
étudiante et lycéenne que sont partis les mouvements les
plus significatifs aux heures les plus noires du régime de
Ben Ali. Ces combats se sont poursuivis au sein du corps
enseignant, où s'est développée une importante opposition
syndicale.
À partir de 2008, c'est au sein des organisations
enseignantes que l'insurrection de Redeyef a eu les plus
importantes répercussions, en lien avec le fait que les
enseignants ont eu à combattre d'importantes contre-
réformes. Lorsqu'il a eu peur pour de bon, en janvier 2011,
Ben Ali a fait fermer les lycées et les universités. Lorsque
le gouvernement provisoire de Ghannouchi s'est constitué,
au lendemain du 14 janvier, c'est la grève générale de
l'enseignement primaire qui l'a mis à mal.
Dès lors, on comprend pourquoi les salafistes se
déchaînent contre les étudiants et les enseignants – de
nombreux établissements scolaires étant entrés en grève
du fait d'agressions. Rien de surprenant non plus à ce
qu'une des premières victimes présumées des salafistes ait
été un enseignant, militant syndical d'extrême-gauche,
retrouvé « pendu » dans le village de Sejnène... où parade,
en toute impunité, une milice islamiste.
Pourtant, comme les travailleurs qui cherchent à se servir
de l'UGTT, les étudiants tunisiens ont réagi de manière
très significative lors des élections universitaires du mois
de mars – scrutin débarrassé pour la première fois des
milices RCD – en votant à 88%, dans tout le pays, pour les
candidats de l'UGET, laminant les islamistes. C'est faute d'une force politique représentant le prolétariat
qu'aujourd'hui, Ennahdha et les meutes salafistes oeuvrent
à occuper le vide politique. Mais le tableau de la contre-
révolution ne serait pas complet s'il ne rendait compte de
la nouvelle stratégie d'anciens caciques du RCD pour
retrouver le chemin du pouvoir : agiter le drapeau du
« progressisme ».
Le 24 mars, à Monastir, c'est autour de l'ancien premier
ministre Essebsi que se regroupaient plusieurs dizaines de
partis tunisiens, sur l'axe du combat contre l'instauration
de la « charia » au sein du projet de constitution. Autour
de cet axe, l'ancien parti stalinien Ettajdid, en cours de
fusion avec le « Parti du Travail Tunisien » et les
« libéraux » de son « Pôle moderniste » ; l'ex-tête de proue
de l'opposition légale sous la dictature de Ben Ali, le
PDP ; et bon nombre d'anciens caciques du RCD...
Est-il utile de le préciser ? « Progressistes » ou
« modernistes » dans leurs affirmations, les tenants de
cette coalition sans rivage à droite sont avant tout des
ennemis jurés de la classe ouvrière tunisienne. C'est
Essebsi qui, dix mois durant, a rempli le rôle principal
dans l'organisation de la contre-révolution en Tunisie.
C'est aussi son équipe qui a défini... la politique
économique d'Ennahdha, écrite comme on l'a vu à
Deauville.
Ni islamistes bourgeois, ni « progressistes » bourgeois – ni
RCD rasé, ni RCD barbu : les travailleurs et la jeunesse de
Tunisie ont besoin aujourd'hui d'une représentation
politique du prolétariat, assumant leurs revendications
politiques et sociales. Il est indispensable, pour le
prolétariat, de sortir de l'impasse politique qui le réduit à
devoir "choisir" en permanence entre différentes fractions
bourgeoises réactionnaires. Du point de vue des travailleurs et de la jeunesse, les
différentes couches de l'appareil d'État et de la bourgeoisie
ont un seul et même programme : celui du « partenariat »
de Deauville, de la « dette » qui s'accroît à mesure que les
masses la paient, de la soumission aux puissances
impérialistes et à leurs trusts. Ce programme ne signifie
rien d'autre que la poursuite acharnée des attaques contre
leurs conditions de vie et leurs droits les plus élémentaires,
le pillage sans limite des richesses de leurs pays, la
soumission aux pays impérialistes dominants. C'est le
programme qu'ils ont voulu combattre en s'engageant dans
la voie de la révolution.
Si dure que soit aujourd'hui la situation, les prolétariats des
deux pays ne sont pas écrasés à ce jour et conservent dans
leurs mains une puissance potentielle supérieure à celle de
tous leurs ennemis. Il faut, pour permettre à cette
puissance de s'exprimer, qu'une force se dégage, opposant
un front uni du prolétariat et de la jeunesse au front de
la réaction, de la contre-révolution.
Constituer un tel front signifierait, pour commencer, que
soit imposée la rupture des organisations syndicales
avec la bourgeoisie et toutes ses organisations, avec les
gouvernements et l'appareil d'État tunisien et égyptien.
En Tunisie, le bilan des « accords » conclus l'an dernier et
foulé aux pieds par le gouvernement actuel est éloquent : il
en sera de même avec tout autre gouvernement fusionnant
avec l'appareil d'État issu de la dictature, soumis aux
exigences des puissances impérialistes. En Égypte, les
vélléités des dirigeants des « syndicats indépendants »
d'obtenir leur « reconnaissance » par les militaires
n'obtiennent pour réponses que la loi anti-grève, la
répression des travailleurs et des militants syndicaux. Il
faut en finir avec cette politique.
Il faut rompre avec la stratégie des grèves disloquées,
convoquées à mesure que se déroulent les
« concertations » avec le régime, les journées de grève
sans lendemain et sans résultat : les syndicats doivent
inscrire leur action dans la perspective de la grève
générale sur le terrain des revendications de tout le
prolétariat. Ce mouvement, sur le modèle de la grève
enseignante de septembre 2011 en Égypte, supposerait que
soient impulsés des comités de grève élus sur la base desrevendications, vers un comité central de grève Seul le
mouvement vers la grève générale peut permettre que se
réalise effectivement la jonction étudiants travailleurs.
Face à la répression et aux milices fascisantes, la rupture
avec la bourgeoisie signifie aussi la fin des suppliques
adressées aux appareils d'État pour le respect des droits
ouvriers : la police et l'armée issues de la dictature sont
favorables à la répression et complices des milices. À
Sfax, où les brutes salafistes ont été chassées, comme sur
la place Tahrir où les baltagiyas ont été combattus, s'est
exprimé le fait que seule l'autodéfense ouvrière,
l'organisation sous l'égide des syndicats de groupes
d'autodéfense, peut permettre que les libertés
démocratiques et les droits des travailleurs et jeunes soient
effectivement respectés. Du même élan, pourrait être
balayée la poussière humaine des meutes salafistes qui
sévissent aujourd'hui impunément en Tunisie. Mais l'expérience des « transitions démocratiques »
permet aussi aux travailleurs de mesurer l'absence d'une
force politique organisée pour défendre son programme et
ses revendications : un parti ouvrier, condition sine qua
non à la formation d'un gouvernement ouvrier et paysan
exerçant le pouvoir au compte des masses. Un tel parti,
combattant pour le droit de représenter les forces sociales
qui ont été au coeur de la révolution, constituerait en soi
une réalisation prodigieuse, permettant aux travailleurs de
Tunisie et d'Égypte de franchir d'un coup des décennies
d'arriération politique.
Ce parti ne surgira pas, en soi, des diverses organisations
ex-staliniennes ou d' « extrême gauche », divisées et
intégrées le plus souvent à des « fronts » sans rivage, à
l'instar du « Front du 14 janvier » qui s'est reconstitué en
Tunisie. Pour permettre que ce parti voie le jour,
représente la grande masse du prolétariat, intégre si
nécessaire l'ensemble de ses courants, c'est des
organisations de masse du prolétariat, les organisations
syndicales, qu'il peut et doit jaillir. Son programme de
base serait constitué par les revendications et son
élaboration politique consisterait à formuler les moyens
d'y répondre.
D'ores et déjà, l'expérience des masses tunisiennes et
égyptiennes permet d'avancer qu'il est indispensable, pour
la satisfaction des besoins sociaux, d'exiger l'annulation
immédiate de la « dette » contractée sous les dictateurs,
de rejeter du même élan le « partenariat de
Deauville ». Tous les accords conclus entre les puissances
impérialistes et les dictatures doivent ainsi être annulés.
Les privatisations doivent être stoppées, et les biens
arrachés aux dictateurs nationalisés, de même que les
entreprises privatisées sous Moubarak et Ben Ali doivent
être renationalisées. Plus généralement, le parti ouvrier ne
rechignerait pas à exiger la nationalisation sans
indemnités ni rachat de tous les secteurs vitaux de
l'économie, placés sous contrôle ouvrier, avec l'appui des
syndicats pour l'organiser et le planifier.
Un parti ouvrier exigerait encore : une réforme agraire
redistribuant la terre à ceux qui la travaillent, et la
réorganisation de la production agricole pour satisfaire les
besoins de la population ; l'organisation du contrôle
ouvrier sur les prix ; l'organisation sous contrôle ouvrier
du meilleur accès à l'eau, à l'électricité ou au logement ; le
droit pour tous les travailleurs à la sécurité sociale et à la
retraite ; le développement de services publics accessibles
à tous dans les domaines de l'enseignement ou de la
santé... Il défendrait, en conséquence, la perspective d'un
vaste plan de production pour répondre aux besoins
des masses. Il serait enfin le seul véritable garant des
libertés démocratiques, des droits des femmes et des droits
des minorités. Mais une avant-garde révolutionnaire, si elle combattrait
en Tunisie ou en Égypte pour qu'un tel parti voie le jour,
n'en abdiquerait pour autant aucune de ses convictions ni
aucun élément de son programme : elle combattrait au
contraire, ouvertement, pour que le programme de ce parti
soit un programme de revendications transitoires vers
l'instauration du socialisme.
Il n'est pas possible en effet d'imaginer que les
revendications du prolétariat, les aspirations de la jeunesse
puissent être satisfaites sans que soit mis à bas, en
définitive, tout l'édifice militaire et policier des dictatures :
que la police soit désarmée, que de larges pans de l'armée,
via les soldats, bascule du côté des masses et s'organise
pour balayer l'État-major, désignant ses propres
commandants.
Il n'est pas possible d'imaginer répondre aux
revendications des masses sans rompre avec la tutelle
impérialiste et ses diktats : mais, pour surmonter les
conséquences d'une telle rupture, la Tunisie et l'Égypte
révolutionnaires devraient inscrire leur combat dans la
perspective des États-Unis socialistes de l'Afrique du
Nord, voire de la Fédération socialiste du Moyen-Orient
– tant l'expérience de la crise révolutionnaire en Égypte a
montré que la lutte des masses égyptiennes a des
répercussions bien au-delà des frontières de l'Égypte, à
commencer par la Palestine.
Sous une forme négative, la contre-révolution à l'oeuvre,
fruit de prétendues « transition démocratiques », fait
ressortir la nécessité de ces mots d'ordre. Sous une forme
nouvelle, l'alternative qui reste posée aux masses de
Tunisie et d'Égypte est : révolution prolétarienne ou
contre-révolution bourgeoise, sans moyen terme.
Les enseignements de l'année écoulée vont encore au-delà
des seuls frontières de l'Afrique du Nord et du Moyen-
Orient : ils contribuent à montrer qu' « On ne peut aller de
l'avant sans aller au socialisme » (Lénine).
Le 12 avril 2012
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