Plus de
cinq cents morts, des milliers de blessés, des milliers et des milliers
d'arrestations : voilà la réponse du gouvernement CHADLI, du F.L.N. et de
l'Armée Nationale Populaire aux revendications et aux aspirations de la
jeunesse et du prolétariat algériens. Généralement et délibérément la presse a ignoré que les manifestations
des 4 et 5 octobre à Alger et des jours suivants dans toutes les grandes villes
d'Algérie ont été précédées par une puissante vague de grèves. Le 4 octobre, le
correspondant du "Monde" à Alger signalait :
"Depuis une semaine la grève paralyse
la zone industrielle comprise entre Rouïba et Reghaï
a à une vingtaine de kilomètres à l'est d'Alger. La suppression d'une
"prime de jouet" de 100 dinars (un dinar équivaut grosso modo à un
franc) par enfant allouée aux travailleurs de la Société nationale de véhicules
industriels (SNVI, ex‑Berliet) est à l'origine d'un conflit social qui
s'est étendu rapidement aux autres entreprises...
Dimanche 2 octobre, la grève a éclaté dans
la matinée au centre des chèques postaux et au centre de tri postal d'Alger‑gare avant de s'étendre au cours de la journée
à l'ensemble des PTT. Les fonctionnaires des postes réclament l'application
d'un statut spécial prévu par le statut général des travailleurs (SGT), sorte
de grille des salaires à l'échelle nationale. Mais Alger et sa banlieue n'ont
pas le monopole de la tension sociale. Des conflits sont signalés ici et là en
province, qui traduisent un mécontentement général de plus en plus
sensible".
"Le Monde" daté du 6 octobre rapportait :
"Des rumeurs insistantes de grève
générale pour mercredi 5 octobre ont converge de tout le pays vers la capitale
depuis plusieurs jours. Des tracts auraient circulé appelant à cesser le
travail. Mais mardi soir aucune confirmation de mot d'ordre précis n'a pu être
déterminé".
A tel
point, ajoutait‑il, que :
« L’Union
Générale des travailleurs algériens (UGTA, syndicat unique), l'une des
organisations de masse du F.L.N. dans son communiqué "réaffirme le bien
fondé des aspirations légitimes des travailleurs en matière de pouvoir d'achat
et de conditions de vie".
Mais (quoi
qu'en dise "Le Monde") l’UGTA est une
structure subordonnée au F.L.N. et au gouvernement. Aussi, son communiqué
poursuivait :
"Tout en mettant en garde contre les
dépassements qui nuisent en dernier ressort aux travailleurs, à l'économie
nationale et à notre Révolution Socialiste".
C'est sur
le fond d'engagements de grands mouvements de grèves, d'une atmosphère de
préparation à la grève générale des travailleurs algériens que, le 5 octobre,
écoliers et lycéens en grève ont commencé à manifester à Alger. Des milliers et
des milliers de jeunes sans emploi et sans espoir d'en obtenir, venant des
quartiers populaires les ont rejoints et ont déferlé sur la ville ainsi qu'un
raz de marée. Leur colère n'a pas été aveugle :
"(Ils) ont souvent choisi avec soin
leurs objectifs et plus particulièrement ceux qui représentent l'Etat, le parti
au l'opulence. Ils ont brisé toutes les vitres du ministère du commerce, envahi
le ministère de la jeunesse et des sports, allant jusqu’à brûler le fauteuil du
chef de cabinet en place publique et mis à sac, avant de l'incendier, le
ministère de l'éducation et de la formation, qui a son siège à Koubai en proche banlieue".
La jeunesse
à attaqué toutes les représentations du pouvoir qu'elle a pu atteindre. Dés le
5 octobre, les Compagnies Nationales de Sécurité protégeaient le siège du F.L.N..
Le 6
octobre dans l'après‑midi, le gouvernement CHADLI a décrété l'état de
siège. Le mouvement de la jeunesse s'est étendu aux autres villes d'Algérie :
Oran, Mostaganem, Blida, Annaba, etc... Précédemment
déjà contre les travailleurs en grève :
"des centaines d'hommes des CNS
(Compagnie Nationale de Sécurité), l'équivalent des CRS français, ont été
déployés, casqués, munis de boucliers, afin de barrer l'accès au centre de Rouiba, interdisant du même coup la route de la capitale
aux grévistes qui avaient pourtant décidé d'aller s'y faire entendre. De
violents affrontements ont opposé les manifestants aux forces de l'ordre qui
disposaient de canons à eau et de chiens policiers". ("Le
Monde" du 4 octobre).
Contre le
mouvement des jeunes, l'armée a été engagée :
"La répression a été terrible. Après
une première journée d'émeute, l'appel à l'armée a été fatal. Sans états d'âme,
les soldats dont beaucoup venaient de la région militaire de Béchar, ont obéi aux ordres. Ils ont tiré sauvagement sur
d'autres Algériens, au pistolet, au fusil à pompe, au fusil à lunette, au
pistolet mitrailleur, au fusil mitrailleur, à la mitrailleuse et à la
mitrailleuse lourde de 23mm montée sur des chars".
Des chars
auraient tiré au canon sur les manifestants. La forme et la violence de la
répression ont été froidement calculées : il s'est agi de noyer dans le sang la
lutte du prolétariat et de la jeunesse contre le régime. Ce fut la purge
sanglante.
Aux grèves
ouvrières, au déferlement de la jeunesse d'Algérie, il y a des causes
immédiates. Tout manque pour la population laborieuse et la jeunesse : la
semoule, l'huile, le beurre, la viande, le pain, le café, le thé, les détergents,
les ampoules électriques, etc, etc...
La rentrée scolaire a été marquée par la totale pénurie des fournitures. La
spéculation sévit et les prix flambent. Il faut jusqu'à 200 dinars (environ 200
francs) pour un kilo de viande alors que les salaires sont effroyablement bas.
Jusqu'à l'eau qui manque à Alger. Dans la journée elle est coupée.
C'est la
conséquence de la politique économique que le régime a suivie depuis son
avènement en 1962, mais qui a pris son plein essor à partir du coup d'Etat du
19 juin 1965 où BOUMEDIENNE, chef de l'A.N.P., a renversé BEN BELLA. "Le
modèle de développement algérien" était simple : accroissement massif
de l'extraction du pétrole et du gaz dont la vente sur le marché mondial devait
permettre à l'Etat algérien de se procurer les devises nécessaires à un
développement rapide et gigantesque, pour le pays, de l'industrie lourde
(sidérurgie, métallurgie, mécanique), de l'électrification, d'industries de
transformation (chimie organique (plastique) et minérale (engrais, azote,
soufre)). Par entraînement cela devait provoquer la constitution et la
croissance d'industries de biens de consommation, le développement de
l'agriculture. Au total l'économie algérienne devait croître harmonieusement et
couvrir l'ensemble des besoins de l'Algérie. La principale source du
financement de l'économie devait être l'Etat.
Entre 1962
et 1971, les revenus provenant des hydrocarbures sont passés de 50 millions de
dinars en 1962 à 1 648 millions en 1971. Entre 1965 et 1971, l'essentiel des
avoirs étrangers en Algérie, mines, compagnies d'assurances, industries,
sociétés pétrolières, a été nationalisé, non sans indemnités ; les banques
étrangères ont été nationalisées et tout le secteur bancaire est passé aux
mains de l'Etat. De gigantesques trusts ont été constitués dont le Sonatrach.
Toute la
planification a été conçue selon le "modèle" stalinien et les experts
du Kremlin ont joué un rôle déterminant dans l'élaboration des plans : de 1967
à 1969, premier plan triennal ; 1970‑1973 et 1974‑1977, deux plans
de 4 ans. Au cours du plan 1967‑69 les investissements se sont élevés à
9,8 milliards de dinars. Entre 1970‑73, ils ont atteint 34,5 milliards et
10,6 entre 1974‑77. L"industrie et les hydrocarbures ont absorbé 62
% des investissements planifiés. La part des investissements dans l'agriculture
est par contre tombée de 16,1 % à 7,2 %.
Dans le
numéro 4 et 5 de "Libre Algérie" (juillet ‑ septembre 1987) Chibani MAKLOUF écrivait :
"L'industrialisation lourde a nécessité
un équipement gigantesque, totalement importé, (elle) n'a créé que très peu
d'emplois et comme elle s'est développée sans impulser les autres branches,
elle se trouvera comme enclavée dans l'économie algérienne. Dépendante par ses
équipements et sa technologie, sa main d'œuvre, son encadrement, ses matières
premières, son financement et ses débouchés, des pays capitalistes, elle ne se
constitue pas comme le pôle de l'industrialisation de l'Algérie, mais comme la
branche algérienne des trusts internationaux qui ne pouvaient la construire qu'en
la spécialisant dans la production de ferraille". (...) Dès 1973 et plus encore après 1974 l'Algérie
est entrée dans un engrenage ou le contrôle de son appareil de production
dépend pour une large part des trusts et des banques.
Les usines ont nécessité une main d'œuvre
très qualifiée, limitée et bien payée, ce qui a entraîné une crise grave, du
chômage et des sous emplois (350 000 emplois non agricoles créés en 4 ans alors
que la population s'est accrue à un rythme annuel de 3,5 % et compte 56,6 % de
jeunes de mains de vingt ans)". (...) Elle a créé un problème au sein de
la fonction publique (écarts énormes entre les salariés de la Sonatrach et d'autres salariés comme les enseignants ou les
postiers) et un véritable fossé entre les ouvriers et les paysans".
A la
campagne aussi se sont développées les différenciations sociales. A la mort de
BOUMEDIENNE, fin décembre 1978, crise économique et crise sociale étaient déjà
à l'ordre du jour.
En 1980‑84
et 1985‑89, nouveaux plans quinquennaux cette fois. En 1980‑84 :
"L'industrie et les hydrocarbures
bénéficient des plus importants crédits, soit 154,5 milliards de dinars (38,6 %
du total) mais le changement avec la politique antérieure est sensible, surtout
pour les hydrocarbures dont la part est réduite de moitié (15,7 % du total au
lieu de 29,40 %)... on admet qu'une partie de l'appareil productif, construit
autour des hydrocarbures doit être démantelé" ( ... ) "découpage des
grandes sociétés nationales en unités plus petites, dirigées par des PDG
chargés de réaliser une plus grandes rentabilité du capital et la recherche
d'une meilleure exploitation des travailleurs par leur intégration dans le
processus de production" ( ... ) "La décentralisation" grâce au
rôle plus actif demandé aux entreprises, communes et willaya qui doivent
élaborer des plans pluri‑annuels mis en œuvre
par des "plans annuels d'exécution" qui concourent à la réalisation
du plan national".
Il s'agit
de :
"remodeler
l'économie en fonction de la crise économique mondiale, de supprimer les
déséquilibres pour éviter l'explosion sociale et de rechercher, par une
exploitation souple de la force de travail, la reproduction et l'élargissement
du capitalisme d'Etat".
Le monopole
d'Etat du commerce extérieur établi en 1978 est assoupli.
Le plan
quinquennal 1985‑89 est encore en cours d'application. Il est marqué par
les conséquences de la crise économique, ses répercussions sur l'Algérie, la
chute des cours pétroliers.
1) L'Algérie a multiplié la
création de sociétés mixtes avec les Etats Unis, l'URSS et les pays de la CEE
pour bénéficier des capitaux et de la technologie étrangère et s'assurer des débouchés
pour ses hydrocarbures; en contrepartie, elle ouvre son marché intérieur aux
sociétés étrangères qui spécialisent les entreprises étrangères dans la sous‑traitance.
Ces sociétés doivent faciliter le démantèlement du secteur public et servir de
pont avec le secteur privé, encouragé par tous les moyens. Elles doivent aussi
servir d'entreprises pilotes pour mieux inciter les entreprises publiques à
réaliser des gains de productivité, c'est‑à‑dire à obtenir par des
méthodes de gestion moderne (informatique, mobilité de la main d'œuvre,
salaires liés aux résultats, en application avec le Statut Général du
travailleur) et la généralisation de la gestion socialiste des entreprises
(corporatisme) une rentabilisation maximale de la force de travail. Et cet afin
d'assurer des profits aux actionnaires des sociétés mixtes.
2) La
nécessité d'assurer l'auto‑suffisance élémentaire
et la satisfaction des besoins sociaux.
3) La recherche du "moins
d'Etat" par la dénationalisation croissante des entreprises publiques et
la suppression progressive des avantages acquis : gratuité de l'enseignement,
logements de fonction, médecine gratuite, allocations familiales, Sécurité
Sociale, soutien aux produits de première nécessité".
"Le
Monde" du 13 octobre écrit :
"Dans l'industrie, le secteur privé
longtemps brimé retrouve droit de cité. Le code pétrolier est revu pour
permettre aux compagnies étrangères de reprendre l'exploitation du territoire.
Les grandes entreprises nationales d'abord morcelées en unités plus maniables
sont débarrassées de la tutelle étroite des ministères. Depuis juin (1988) la
participation de l’Etat est portée par les holdings
chargés de contrôler a posteriori la gestion désormais jugée sur des critères
de rentabilité financière et non plus le respect des objectifs du plan. Symbole
: le ministère du plan lui‑même est supprimé en novembre 1987, alors que
les chambres de commerce sont réhabilitées".
Désormais
les entreprises nationales peuvent licencier.
L'agriculture
a évolué parallèlement. Dès 1962 le départ des colons, la volonté des fellahs
d'occuper les terres, a posé problème au gouvernement BEN BELLA. En mars et en
octobre 1962, les biens vacants et appartenant aux européens ont été
nationalisés et le secteur d'auto‑gestion a été
créé : 3 millions d'hectares (1/3 des terres cultivées, la quasi totalité des
terres riches), 100 000 travailleurs. Les comités de gestion n'ont fait
que gérer les terres nationalisées. Le rôle de direction est revenu aux
directions qui ont fait appliquer le plan.
En 1972, le
gouvernement BOUMEDIENNE a décrété "la révolution agraire". Les
terres communales et domaniales, les archs, les habous publics et les terres en friches ont été
nationalisés et versés au fonds national de la révolution agraire. Le FNRA a
obtenu ainsi 3 millions d'hectares supplémentaires. Au cours de la 2e phase,
juin 1973, juin 1975, la réforme a touché 21 980 propriétaires dont
17 000 absentéistes, 631 840 hectares et 768 000 hectares de
palmiers. Les fellahs auxquels ces terres ont été attribuées ont dû s'affilier
aux "coopératives agricoles polyvalentes communales de service"
(CAPCS) et ils en dépendent strictement.
"La R.A. a créé trois secteurs
distincts :
·
l'autogestion
étatisée avec ses propres structures de commercialisation ;
·
le secteur
privé ne bénéficiant d'aucun investissement public, créant ses propres
structures de commercialisation et contrôlant les circuits de la viande, des
fruits et des légumes ,
·
le secteur
de coopératives de la "R.A." aidé et contrôlé par l'Etat. La
bureaucratisation a abouti à un résultat étonnant : pour écouler leur
production, les coopératives ont dû passer par les circuits du privé".
Depuis 1980
l'Etat a augmenté considérablement les investissements dans l'agriculture. Mais
c'est surtout depuis 1986 que des "réformes" ont été engagées. Les
fermes d'Etat sont cédées en gérance à de nouvelles coopératives ou à des
particuliers. Ce qui fait dire aux Algériens :
"Les barons du régime avaient eu les
villas et les commissions sur le pétrole, Leurs fils ont eu les terres".
Les prix
agricoles ont été libérés. La production a augmenté mais les prix flambent.
Alors qu'en
trente cinq ans la population est passée de 9 520 7216 habitants
(1954) dont 984 031 européens, à environ 20
millions en 1988 (malgré l'exode des européens), la production agricole et de
biens de consommation est loin d'avoir suivie. Rien qu'en ce qui concerne
l'alimentation, la couverture par la production nationale est tombée de : 70 %
en 1969, à 55 % en 1973, à 35 % en 1977, à 30 % en 1980. Aujourd'hui encore les 2/3 des besoins alimentaires du pays sont couverts par
l'importation.
La crise
économique de 1980 a frappé durement l'économie algérienne. La chute des cours
du pétrole et du gaz lui est fatale. 95 % des exportations sont constitués par
le pétrole et le gaz. En 1985 ces exportations s'élevaient encore à 12,5
milliards de dollars en 1986, elles sont tombées à 7,9 milliards. Elles se sont
situées à 9 milliards en 1987. Depuis 1985, pour maintenir l'équilibre de la
balance commerciale, les importations ont été drastiquement réduites : 10
milliards de dollars en 1984 ; 9,11 milliards en 1985. Pour 1986 le programme
global d'importations était fixé à 48 milliards de dinars. Il a été réduit à 30
milliards. En 1987 les importations ont été limitées à 7,5 milliards de dollars
dont 1/3 pour les achats alimentaires. Les dépenses budgétaires ont été
réduites d'un quart et les recettes fiscales tirées du pétrole ont diminué de
la moitié en un an. De grands projets d'investissements ont été abandonnés. Les
salaires ont été bloqués. Le taux de croissance est tombé de 5 % à moins de 3 %
en dessous de la croissance démographique 3,07 %. Sur une "population
active" de seulement 3 700 000, il y aurait, selon les chiffres
officiels, 17 % de chômeurs.
La dette
extérieure n'a cessé de croître. Nulle en 1965, elle a atteint 5 milliards de
dollars en 1975, 17 milliards en 1984, 21 milliards en 1987. Le montant du
service de la dette est écrasant : 3,4 milliards de dollars en 1987, soit 40 %
des recettes d'exportation :
"Les besoins de financement en 1987 ont
atteint 4,3 milliards de dollars, contraignant l'Algérie à trouver quelque 3
milliards de financement bancaire directs". (Le Monde Economique
1987).
Mais
l'Algérie est un des "bons élèves du FMI". Jusqu'alors, elle a
"honoré" les échéances de sa dette sans demander de rééchelonnement.
La classe ouvrière, la population laborieuse, la jeunesse n'ont qu'à se serrer
la ceinture. Telles sont les cause immédiates des
grèves et des manifestations.
"Le
modèle de développement de l'Algérie" est une faillite. En fait de
socialisme, d'indépendance nationale, l'Algérie a été intégrée à la division
internationale du travail que domine l'impérialisme. De toute façon ce
"modèle de développement" ne peut que subir les crises de l'économie
capitaliste. Mais, de plus, sur cette base, l'Algérie n'a pas cesse
d'être une semi‑colonie sous la couverture de
l'indépendance politique. Finalement la raison fondamentale des contradictions
économiques, sociales et politiques qui sont à l'origine des puissants
mouvements de grève et du déferlement de la jeunesse qui a suivi, est que la
guerre pour l'indépendance contre l'impérialisme français a été menée sur le
terrain de l'unité nationale contre toute tendance à ce qu'elle se développe en
révolution prolétarienne. Les accords d'Evian, signés entre DE GAULLE et le
Gouvernement Provisoire Révolutionnaire Algérien, ont prévu la constitution
d'un exécutif provisoire que A. FARES a présidé et un référendum sur
l'indépendance de l'Algérie. Il a eu lieu le 1er juillet 1962 : 90 %
pour l'indépendance. Le gouvernement français a remis alors le pouvoir à
l'exécutif provisoire. Le CYPRA et l'exécutif provisoire se sont rapidement
décomposés.
L'Armée de Libération Nationale était composée des
combattants de l'intérieur (des Willayas) et de l'armée qui était regroupée aux
frontières de l'Algérie, en Tunisie et au Maroc. Cette armée de l'extérieur n'a
pas combattu mais à disposé d'un armement relativement
important. En s'appuyant sur l'armée des frontières passée en Algérie après
l'indépendance (elle sera rebaptisée le 4 septembre 1962 "Armée Nationale
Populaire") BEN BELLA s'est emparé du pouvoir. Il a brisé les forces
armées de l'intérieur (des Willayas) et tout mouvement autonome des masses. Il
a intégré l'UGTA à l'appareil du F.L.N., éliminé le
mouvement des paysans d'occupation et de gestion des terres des colons. C'est‑à‑dire
qu'il a cassé toutes tendances à la révolution sociale. Il s'est situé sur la
ligne de l'application des accords d'Evian et a commencé à construire le nouvel
Etat bourgeois algérien.
Dans
"La Vérité" no 527 de février‑avril
1964, AKLOUF écrivait que l'Etat algérien est un "Etat bourgeois". Il
précisait :
"La bourgeoisie nationale n'a pas les
moyens de gouverner directement. Elle doit s'en remettre à une bureaucratie
politique parasitaire pour quelle construise un véritable appareil d'Etat. Cet
Etat, au sens strict du terme, joue pour cette bourgeoisie un rôle de tuteur
assurant, par l'animation d'un secteur nationalisé, les conditions d'un
développement économique. Par la même, cet Etat dispose d'une relative
autonomie. C'est en ce sens que le régime de BEN BELLA, élevé au dessus des
différentes classes sociales et jouant de leurs contradictions, est un régime bonapartiste.
Qu'il ne satisfasse pas toutes les couches de la bourgeoisie algérienne est une évidence, mais elles sont bien contraintes pour
l'heure de s'en contenter. Ce type de régime appuyé par un parti unique se
retrouve, certes avec des variantes différentes, dans nombre de pays ayant
récemment accédé à une indépendance formelle"
BOUMEDIENNE
a renversé BEN BELLA et il a poursuivi la construction de cet Etat. Le pseudo
socialisme algérien n'a été que la recherche du renforcement des bases
économiques et sociales de la faible bourgeoisie algérienne. La période CHADLI
et le cours actuel vont dans le sens de l'extension de l'appropriation privée
des moyens de production, le démantèlement des secteurs de plus en plus
importants des nationalisations, ce qui va de pair avec la soumission toujours
plus étroite de l'économie algérienne aux capitaux étrangers, cela dans le
cadre de la crise économique, sociale et politique actuelle.
Depuis la conquête de l'indépendance politique formelle en Algérie la lutte des classes entre le prolétariat, la paysannerie pauvre, la jeunesse et la bourgeoisie, le pouvoir, l'appareil d'Etat a été d'une grande intensité. Agitation chronique en Kabilie pour les droits nationaux. Dés décembre 1964, série de grèves : dockers d'Alger, travailleurs de la SNTA, Peugeot, Durafour, Sonatrach. Février 1967 : grève des étudiants. Février 1968 : grève générale de l'Université. 2‑19 janvier 1971 : grèves et manifestations étudiantes, le 15 dissolution de l'UNEA. 4‑15 octobre 1974 : grève de 1200 ouvriers de la SNS (métallurgie) de Kourba, grève générale et création d'un collectif de grève. 16‑30 avril 1977 : grève massive des étudiants arabisants. Mai‑juillet 1977 : vague de grèves : 8‑16 grève générale des dockers, affrontements sanglants avec les forces de l'ordre ; 19‑221 juillet, grève générale victorieuse des cheminots relayée le 13 août par celle de la RSTA (transports d'Alger). Septembre‑octobre 1977 : grèves à la Sonatra (mécanique) de Constantine et Rouiba, RSTA ; manifestations à Oran, Skikda, Belcourt, Sétif. Mai‑juillet 1978, série de grèves : usine textile de la Sonitrex de Diaa Ben Khedda, transports, cheminots de Constantine, à la Sonatra 6‑16 juillet 1979, grève générale victorieuse des postiers. 22 novembre grève des étudiants arabisants.
1er
avril‑25 juin, le "printemps kabyle", le peuple kabyle lutte
pour ses droits nationaux. 1981 : du 3 février au 23 mars, nouveaux mouvements
en Kabylie. 19 mai journée des étudiants, manifestations d'étudiants et de
jeunes à Alger, Tizi-Ouzou, Annaba. A Bejaia, la manifestation étudiante et
lycéenne est rejointe par les ouvriers, les fonctionnaires et la population.
Saccage du siège F.L.N., des locaux de la Willaya, de l'APC,
vive répression, des centaines d'arrestations. 20 avril émeutes dans l'Oranais
et le Constantinois. 9 juillet et 26 septembre, grève au complexe de véhicules
industriels de Rouiba. 5‑8 juin 1985 graves
incidents liés à des conflits de redistribution des terres cultivables à
Ghardaïa. 2 morts, 56 blessés, une centaine d'arrestations. Du 19 octobre à
décembre, Kabylie : grève de soutien et manifestations en faveur des
emprisonnés. 8‑10 novembre 1986, à Constantine manifestation d'étudiants
et de lycéens contre la réforme du bac. Violents affrontements avec la police :
4 tués, des centaines de blessés. Elargissement du mouvement dans plusieurs
villes de l'est (d'après la chronologie établie par "Libre Algérie"
no 4 et 5).
La
bourgeoisie algérienne doit, d'autant plus qu'elle est faible, abandonner le
pouvoir politique à l'armée, à la police, aux forces répressives, au F.L.N., à
un Etat hypertrophié, brutalement répressif, comme elle a dû avoir recours à
lui pour réaliser les conditions de son renforcement économique et social.
Le sang des massacres coulait encore que le gouvernement
CHADLI recevait des messages de soutien du roi du
Maroc, du gouvernement BEN ALI de Tunisie, du colonel KADHAFI. Les
gouvernements impérialistes, la bureaucratie du Kremlin, soutiennent,
évidemment aussi, le gouvernement des massacreurs de la jeunesse algérienne.
Les gouvernements français successifs ont collaboré étroitement avec les
services secrets du gouvernement CHADLI : BEN BELLA expulsé de France ;
toute publication d'opposition au gouvernement CHADLI interdite en France,
couverture de l'assassinat, le 7 avril 1987, de ALI MILICI, rédacteur en chef
de "Libre Algérie". Le gouvernement MITTERRAND ‑ ROCARD ‑
DURAFOUR ‑ SOISSON soutient le gouvernement CHADLI. Il laisse d'ailleurs
"l'Amicale des Algériens de France", instrument des services secrets
algériens, contrôler au compte du gouvernement CHADLI l'émigration algérienne
en France. Toute la presse française, du "Monde" à
"Libération", va dans le même sens. Que dans les sommets
gouvernementaux algériens, à l'intérieur du F.L.N. il y ait des divergences et
contradictions c'est vraisemblable. Mais pour couvrir CHADLI ces journaux
n'hésitent pas à évoquer la possibilité d'un sombre complot manigancé par les
officiers de l'ANP pour déconsidérer CHADLI aux yeux des masses. Lui‑même
pour se blanchir vient de limoger MESSAADIA, numéro 2 du F.L.N. et le général
LAKHAL‑AYAT, chef de la sécurité militaire.
La
direction du P.C.F. y va aussi de sa contribution au soutien du gouvernement
des massacreurs de la jeunesse algérienne. Claude BILLIARD, rapporteur au C.C.
du P.C.F. qui s'est tenu le 12 octobre, a déclaré :
"Le président CHADLI lui‑même a
souligné l'ampleur des difficultés, en dénonçant les carences dans le
développement économique, la bureaucratie, l'enrichissement de certains au
détriment des citoyens et de l’Etat. Il a pris
l'engagement de réformes politiques importantes".
Le 10
octobre, CHADLI a pris la parole à la radio et à la télévision. Il a évoqué
Dieu et a "justifié" la répression :
"Il était de mon devoir en tant que
premier responsable de la nation de prendre, dans le cadre de mes prérogatives
constitutionnelles, les mesures nécessaires pour protéger cet Etat et cette
nation, quelles que soient les circonstances et les difficultés".
Ensuite
de quoi il s'est retranché derrière la crise pour expliquer la pénurie. Enfin,
il a annoncé des "réformes
nécessaires même dans le domaine politique". Les "réformes économiques" sont connues,
ce sont celles déjà en cours. Elles seront poursuivies et étendues. Toutes sont
favorables à la bourgeoisie algérienne et à son renforcement économique et
social. Les réformes politiques qui devaient être approuvées par un référendum,
le 3 novembre, consisteraient en ce que le président de la République
choisirait le premier ministre lequel serait désormais responsable devant
l'Assemblée Nationale. Jusqu'à présent, le gouvernement dépendait directement
du président de la République. Mais le F.L.N. resterait le parti unique et
toutes les "organisations de masse", UGTA et autres, continueraient à
lui être subordonnées de fait sinon de droit. Rien ne changerait en fait sur ce
plan. Par contre, il semble bien que le pouvoir soit ébranlé et que se soient
mis en route des processus qu'il ne contrôle pas : dénonciation des tortures
subies par les manifestants qui furent arrêtés ; formation d'un "comité
universitaire pour la démocratie, contre la répression et la torture",
"comité provisoire" pour constituer une organisation professionnelle
autonome des médecins, etc...
Derrière les grèves et le mouvement de la jeunesse qui viennent d'avoir lieu en Algérie, comme derrière les "révoltes de la faim" qui ont eu lieu en 1985 au Maroc et en Tunisie, sourd la révolution prolétarienne. Aujourd'hui la majorité de la population algérienne vit dans les villes. L'industrialisation a eu au moins ce résultat : le renforcement de la classe ouvrière.
La
révolution prolétarienne refoulée au moment de la conquête de l'indépendance
politique formelle de l'Algérie n'a cessé depuis de menacer la bourgeoisie et
le pouvoir. Elle est prête à déferler. Voilà la signification des grèves et du
déferlement de la jeunesse du début octobre.
Particulièrement
inadéquate et désarmante pour le peuple algérien est la "déclaration de
Londres" du 16 décembre 1985 que BEN BELLA et AIT AMED ont signée
conjointement qui se conclut ainsi :
"Les signataires tiennent à préciser
qu'ils ne se présentent pas comme alternative de gouvernement ou équipe de
rechange. Leur but étant d'animer une profonde dynamique politique en vue de la
démocratisation des institutions et de la société algérienne. Tous les
Algériennes et les Algériens sont conviés à se mobiliser dans ce combat d'idées
pacifiques, pour démystifier les faux semblants idéologiques, imposer le règne
de la loi et ouvrir une ère de justice, de fraternité et de bonheur pour
l'humanité algérienne".
C'est la
charte de la collaboration des classes, de l'Union Nationale, donc de la
soumission à la bourgeoisie. Quant au régime du F.L.N.
depuis l'élimination de BEN BELLA et d'AIT AHMED il
se serait seulement perverti. Le régénérer en le "démocratisant" par
des voies pacifiques : telle serait la tâche.
Il n'est
donc pas étonnant que AIT AHMED ait adressé au lendemain du massacre une lettre
au "Monde" qui se conclut de cette façon :
"Je considère qu'il n'y a pas un seul
exemple dans le monde de parti unique qui ait géré convenablement l'économie et
le développement du pays et que seul l'essor d'un processus de démocratisation
pourrait éviter que l'Algérie ne devienne l'homme malade de la Méditerranée
occidentale.
J'exprime le vœu qu'un gouvernement d'unité
nationale soit formé, dans le but d'organiser des élections libres, c'est‑à‑dire
fondées sur l'instauration des libertés publiques en vue de l'élection d'une
assemblée nationale constituante".
Il ne lance
pas les mots d'ordre de : A bas CHADLI, à bas le F.L.N., à bas ce gouvernement
et ce pouvoir d'assassins !
BEN BELLA a
condamné plus durement le gouvernement et le pouvoir en place : "une cassure
s'est faite désormais en Algérie entre tout un peuple et une camarilla de
colonels et de militaires qui le dirige", sans ouvrir pour autant une
quelconque perspective à la population laborieuse et à la jeunesse d'Algérie.
C'est la
révolution prolétarienne qui sourd derrière les grèves et le déferlement de la
jeunesse en Algérie, pourtant il ne faut pas le cacher : les masses agissent
spontanément ; elles n'ont ni orientation, ni programme, ni stratégie, ni
organisation qui les structurent. Il semble même que les intégristes n'aient
joué aucun rôle dans les grèves et le déclenchement du déferlement de la
jeunesse. Tout au plus ont‑ils tenté de récupérer le mouvement tout en le
freinant. Au drame du mitraillage de la jeunesse se conjugue celui de l'absence
d'organisation propre au prolétariat, à la population laborieuse, à la
paysannerie et à la jeunesse. La leçon sanglante est évidente : il faut au
prolétariat, à la paysannerie, à la jeunesse d'Algérie, un parti de classe, un
parti ouvrier, armé du programme et de la stratégie de la révolution
prolétarienne.
Seule une analyse concrète peut permettre de déterminer précisément le programme nécessaire à la construction de ce parti et à ce parti. Mais il n'y a aucun doute : ce ne peut être que la projection du programme de transition et notamment de sa partie consacrée aux pays arriérés.
En Algérie, la conquête de l'indépendance politique formelle a été une conquête sur l'impérialisme ; la révolution prolétarienne refoulée fait que l'indépendance nationale, malgré l'industrialisation, n'a pas été acquise. A l'intérieur de l'Algérie, en Kabylie, se pose une question nationale.
Les tâches
démocratiques n’ont pas été résolues. Les mots d'ordre de l'expropriation du
capital étranger, de l'annulation de la dette, celui d'une nouvelle réforme
agraire, sont intimement liés à ceux de la conquête des libertés démocratiques,
des droits d'organisation, de presse, de manifestation, etc...
Après ces massacres les mots d'ordre mettant au cause les organes de l'Etat
bourgeois, l’ANP, le CNS, le F.L.N., sont à l'ordre du jour ainsi que ceux de
l'organisation et de l'armement du prolétariat pour combattre le corps des
officiers, les forces répressives.
En Algérie,
pays où une nouvelle réforme agraire est nécessaire, où le droit à
l'indépendance de la Kabylie (si les Kabyles l'exigent), où la libération du
joug économique par rapport à l'impérialisme restent à accomplir, où surtout la
dictature militaire et du F.L.N., où le régime du parti unique a soumis les
"syndicats" et les "organisations de masse" à l'Etat, où
dès après l'indépendance l'administration coloniale française a cédé la place
au nouvel Etat
"Il est impossible de rejeter purement
et simplement le programme démocratique : il faut que les masses dépassent ce
programme dans la lutte. Le mot d'ordre (de l'élection au suffrage universel
libre et secret) d'une ASSEMBLEE NATIONALE (ou CONSTITUANTE) conserve toute sa
valeur".
Les
revendications de salaire, de l'échelle mobile des salaires, du droit au
travail et aux études pour la jeunesse, surgissent
immédiatement. En Algérie l'industrie a été développée artificiellement et à
des rythmes forcés, sur une orientation qui ne correspond pas aux besoins des
masses, mais sur celle du gigantisme économique bureaucratique, en édifiant une
industrie lourde monumentale et, finalement, artificielle. De ce fait la
question de l'élaboration et de la réalisation d'un nouveau plan, répondant aux
besoins des masses, de la réorientation et de la reconversion économique est
une question brûlante. Dès lors la revendication du contrôle ouvrier sur chaque
entreprise et sur l'économie dans son ensemble est au premier plan des
revendications du prolétariat.
Dans le
combat contre le gouvernement, le pouvoir y compris, pour la Constituante ainsi
que l'écrit le programme de transition :
"A une certaine étape de la
mobilisation des masses sur les mots d'ordre de la démocratie révolutionnaire,
les soviets peuvent et doivent surgir. Leur rôle historique dans chaque période
donnée en particulier leurs rapports avec l'assemblée nationale est déterminé par le niveau politique du prolétariat, par la
liaison entre celui‑ci et la classe paysanne et par le caractère de la
politique du parti prolétarien. Tôt ou tard les
soviets doivent renverser la démocratie bourgeoise. Eux seuls sont capables de
mener la révolution démocratique jusqu'au bout et d'ouvrir ainsi l'ère de la
révolution socialiste".
En Algérie
le déroulement historique, les relations entre les classes font que les tâches
démocratiques et celles de la révolution socialiste
sont immédiatement et totalement imbriquées. C'est pourquoi y compris
l'agitation pour la Constituante doit inclure les revendications propres au
prolétariat et le mot d'ordre pour un gouvernement ouvrier et paysan, pour le
socialisme.
A l'évidence la révolution prolétarienne en Algérie ne peut se fixer comme tâche la réalisation du socialisme dans la seule Algérie. Elle est et ne peut être que la pointe avancée de la révolution prolétarienne dans tout le Maghreb. Le mot d'ordre des Etats Unis Socialistes du Maghreb, situe comme étant un des principaux objectifs du gouvernement ouvrier et paysan est indispensable. La révolution prolétarienne en Algérie donnera une puissante impulsion à la révolution en Afrique, au Proche et au Moyen Orient. Elle est et sera forcément étroitement liée au développement de la révolution prolétarienne en Europe.